Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /Jan /2009 13:03

De longues secondes muettes. Et la caméra ne bouge pas. Au début, on est presque gêné pour l’interviewé. Mais enfin, qu’il le laisse partir, sur son tracteur, ce pauvre Daniel ! Enfin, tout d’un coup, la pression lâche, Daniel se vide le cœur.

            Voilà le truc de Raymond Depardon pour faire parler les interlocuteurs de La Vie moderne : leur laisser le temps. Et en attendant, les filmer, toujours. Aucune des personnes interrogées ne semble vraiment désarmée face à l’objectif. Certains lui offrent un regard franc, tel Daniel ou le cadet des frères, Raymond. D’autres sourient, un peu mal à l’aise, voire effrayés, mais Depardon s’en fiche, il absorbe tout. Même les yeux usés de Marcel, que la vieillesse fait pleurer. Qu’importe aussi si Camille, 15 ans, est dévorée par la timidité. Ce qu’elle ne dit pas compte autant que ce qu’elle dit.

            Le rythme du film, très lent, tient à la volonté du réalisateur d’avoir conservé les pauses dans les discours. On s’aperçoit peu à peu que c’est entre les mots qu’on en apprend le plus sur ces agriculteurs des Cévennes. Très vite, leurs discours se recoupent : malgré des revenus en diminution et un avenir sombre pour leur métier, la lassitude ne l’emporte pas. Soit par passion, soit par obligation -morale autant que matérielle-, ils continuent tous le plus longtemps possible. Dans le film, seule la jeune Lyonnaise jette l’éponge: normal, c’est une citadine, elle a visé trop haut, elle n’a ni le savoir ni les tripes pour persévérer. A part elle, Depardon n’a choisi de filmer que des résistants de la dernière heure. Il n’expose pas toutes les données de la question paysanne en France. Documentaire, oui, mais engagé et partiel.


Comme un air de Deschiens... Depardon les aime, ses clichés!

 

Par bonheur, la caméra ne se contente pas de filmer une flopée de stéréotypes. Elle réussit à capter la diversité des caractères. Ce sont presque leur parcours personnels qui apparaissent à l’écran. La « jeune et fraîche épouse » du neveu de Marcel et Raymond n’a guère besoin de parler pour qu’on comprenne à qui on a affaire. Elle s’adresse franchement à la caméra, trouve ses mots sans peine, mais dès lors qu’il s’agit de poser pour la photo des « jeunes mariés », on la sent maladroite, ne sachant que faire de son corps. Par un plan large sur le couple, en début de film, Depardon met en évidence la bizarrerie touchante de leur assortiment.

            Le réalisateur se fond avec souplesse dans les murs et les paysages, mais son parti pris persiste. La conclusion de la voix off, « je n’ai pas peur de dire mon attachement à cette terre », confirme cette impression. D’ailleurs, ces commentaires épars n’apportent pas grand-chose au film. Formulés à la première personne, ils ont juste le mérite de nous rappeler la subjectivité du propos, des plans, du film. Depardon et ses paysans, voilà ce dont parle La Vie moderne. Et c’est en se taisant qu’elle en parle le mieux.

Par mad - Publié dans : Cinéma
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