Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 15:32

 


« Hey, Sugar.»

Il fait encore nuit derrière la vitre du bus, qui va très vite sur l’autoroute. Les poteaux électriques et les lignes blanches s'enfuient sous le regard à un rythme régulier, rassurant. Gilles se demande s’il appellera quelqu’un « Sugar », un jour. S’il existe des gens, des filles, à qui ça plaît vraiment.

Lui aimerait bien dire « Sugar » à quelqu’un. Sugar, ça te dit d’aller voir Neil Young en concert?

Sugar serait OK pour le concert. Mais pas OK comme une folle, elle ne se jetterait pas dans ses bras avec une euphorie désespérée, genre ce n’est pas raisonnable mais carpe diem. Pas comme la mère de Gilles qui le jeudi précédent, était rentrée à la maison avec un billet d’avion pour son fils et les mains qui tremblaient d’imploration.

Son Sugar et lui seraient riches. Ils iraient voir Neil Young parce qu’ils en auraient envie.

 

En attendant Sugar, Gilles s’est levé avant 5 heures ce matin, ses yeux brûlent de fatigue, mais le mal de tête se dissipe tandis que le bus avale les kilomètres jusqu’à l’aéroport. « J’ai pensé que ça te ferait du bien, de prendre l’air ! Philippe et Marion sont ravis de te voir !», a assuré sa mère. Surtout, toi tu seras bien contente d’avoir l’appart pour toi, mais passons.

 

A une époque, quelqu’un a appelé Anne « Trésor », « Chérie ». Elle ne le dit pas mais c’est certain, c’est visible, à la manière dont parfois elle s’ennuie.

Dès qu’il pense à son père, Gilles a l’impression de devenir un personnage de Plus belle la vie. « J’ai ressenti un manque toute mon enfance », « Le dimanche après-midi je fouille encore les cartons interdits à la recherche d’une trace », « Est- ce de ma faute ? »… Mais que ressentir d’autre ?  Gilles lui en veut. Pas tant d’être parti, que de l’obliger à envisager cette absence par des formules impersonnelles, des grossiers clichés. C’est vexant et triste de se sentir aussi banal que le courrier des lecteurs de Psycho Mag.

Alors juste pour lui, Gilles imagine sa mère « Sugar » il y a vingt ans, son père lui offrant, en surprise, une place pour le concert d’Elton John.

 

Le bus ralentit et entre dans la zone de l’aéroport. Sur le parking, une petite fille et ses parents chargent leurs valises sur un chariot. Tiens, peut-être que Chloé sera là aussi.

Par mad - Publié dans : Gilles
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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /Oct /2009 19:07


On devrait interdire Elton John le samedi matin dans les appartements. On devrait l’interdire tout court. On devrait interdire les mères, aussi, à l’occasion.

 

Gilles enfonce furieusement son visage dans l’oreiller, il refuse de regarder l’heure qu’il est. Peut-être qu’il est tard, n’empêche, Elton John ne se tolère pas avant 15 heures. Avant 16 heures.
Dans le salon, le son monte.
Elton John ne se tolère PAS.


Gilles émerge, traverse sa chambre, croise son visage dans le miroir, vraiment, merci. En entrant dans la salle de bain, il aperçoit sa mère qui danse toute seule au fond du salon. Elle s’est détaché les cheveux, pour agiter ce qu’elle croit sûrement être une crinière sauvage et indisciplinée, et elle bouge. Son jean est trop serré aux fesses et informe en dessous des genoux, sa bretelle de soutien-gorge a glissé sur son bras, elle a revêtu son T-shirt du samedi (« le samedi, c’est nostalgie, mon chéri ! »), celui qu’elle avait acheté au concert du fameux Elton, en 84. Dans une autre vie ce T-shirt fut violet. Là, Gilles ne sait pas trop. Aujourd’hui il dirait jaunâtre, la semaine dernière, c’était bleu. La semaine dernière, Gilles avait passé un vendredi soir génial.


Pourquoi a-t-il fallu que les parents naissent dans les années 60, grandissent dans les 70, et s’éclatent dans les 80 ? A vingt près, Anne se déhancherait sur les Beach Boys. Mais non.


Au milieu du couloir, Gilles se sent soudain perdu. Comme plus chez lui. Elton l’agresse, l'écœure, l’égare. Retourner dans son lit, ou ouvrir le frigo ? En tout cas, échapper à la groupie, d’autant plus que la phase « back in disco » enchaîne souvent sur le « quart d’heure With or without you ». Et celui-là se digère mal, seule dans son grand canapé blanc. Voir sa mère pleurer met toujours mal à l’aise, quelque part entre la tristesse et la colère, même lorsque celle-ci conserve dans le tiroir de sa table de nuit un article « Mère célibataire : être femme, être soi. »


Oh la voilà qui s’approche. « Allez, trésor, viens danser ! »
Merde.

 

Par mad - Publié dans : Gilles
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Jeudi 24 septembre 2009 4 24 /09 /Sep /2009 20:28

 


Finalement, Chloé a un peu peur. C’est pourtant elle qui a réclamé cet été à sa mère le droit d’aller toute seule à l’école, à partir la rentrée. Au début Maman, responsable, a répondu non, mais Maman n’a jamais trop la patience de résister à Chloé, alors au bout de quinze jours de regards assassins et déçus, « tu sais je ne t'aime pas tant que ça », Maman a cédé, hier soir.

En venant embrasser sa fille dans son lit, elle lui a dit « Au fait, c’est d’accord pour demain!». Alors que Chloé se préparait à exprimer sa joie, voire sa reconnaissance, elle a vu dans le sourire de Maman une espèce de défi attendri, compatissant. Elle n'a pas compris exactement ce que c'était, mais ça lui a pincé quelque part entre la gorge et l’estomac, son corps s’est raidi, et après le câlin-du-soir, elle s’est laissé tomber contre l’oreiller comme un bout de bois, tandis que sa mère quittait la pièce. La garce.

 

 

Je pourrais ne pas traverser la rue, pense soudain Gilles. Qu’est ce qui m’y oblige, finalement? Le feu vient de passer au vert, ses deux chaussures attendent sur le bord du trottoir, et Gilles pense comme un vertige qu’il peut ne pas avancer. Encore plus troublante, l’idée que chacun pourrait prendre cette même décision. Qu’est ce qui se passerait si là, il décidait de ne pas bouger, de laisser passer le bus, de ne pas aller s’asseoir dans sa nouvelle classe ? L’éventualité d’une non-journée s’approche, l’effleure, lui plaît bien. Une journée négative, où par exemple, Gilles irait écouter des CD à la Fnac, achèterait des cookies chocolat au lait/amandes et les mangerait assis au bord d'une fontaine, pas forcément belle, même moche, tiens. Il y aurait des pigeons, moches aussi.

Derrière lui, quelqu’un le bouscule avec une hargne polie. Sa chaussure droite déborde un peu au-dessus du macadam.

 

Et ce matin dans le métro, droite car elle n’ose pas appuyer la tête contre la vitre, Chloé a un peu peur. Le sourire de Maman flotte en elle comme un bol de céréales trop vite avalé. Elle aurait voulu que ce sourire soit différent.

 

 

 

Par mad - Publié dans : Gilles
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Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /Août /2009 16:34

Dimanche matin, livres ouverts et feuilles volantes sous les nuages. Pete Doherty se met à chanter  sur l'ordinateur de la cuisine, et j'arrête vite de faire semblant de travailler.


Il y a presque trois ans, lors d'un concert des Babyshambles en Italie, Pete avait été triste. J’avais bien cru qu’il n’arriverait pas au bout de son Albion, gras, titubant, le torse ensanglanté par les débris de sa bouteille de vodka. Comme attrapé dans le dernier métro et jeté sur une scène pour vomir dans un micro.

Mais hier ! Peut-être était-ce la perspective de ne plus donner de concert avant neuf mois - « Si ça tombe mardi, je serai en prison, alors je dédie cette chanson au Châteauneuf-du-Pape »-,  en tout cas, Pete était plus que là.



Comparé à la version romaine de What Katie did, le Shoop shoop d'hier était doux, tout juste sautillant, laissant presque sur sa faim. Mais au moins Pete tenait sur ses jambes et ne se foutait pas de son public.

 

Après le concert, j’ai eu un peu honte en pensant qu’il ressemblait à Oscar Wilde (c'est facile et fantasmé, mais devant Pete on est obligé d'avoir 15 ans). Une nonchalance très étudiée, un art de l’approximation pleinement maîtrisé, un je m’en foutisme follement élégant : I say Fuck forever et j’ai la classe. Il a poussé le plaisir et l’impertinence jusqu’à reprendre Neil Young, The Needle and the Damage done. « Every junkie’s like a setting sun », le dandy sait de quoi il parle, même si sa prestation, hier, n'avait rien de crépusculaire.

Cette année, après Sophie Hunger, Pete m’a offert (bien sûr, rien qu’à moi) un deuxième instant  de concert parfait. C’était sur Time for heroes, le genre de moment où on se dit qu’il ne faut pas aller chercher plus loin, que tout est là, offert devant soi. Polka dots fill the sky.

 

 

 

Par mad - Publié dans : musique
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Mercredi 5 août 2009 3 05 /08 /Août /2009 22:08

 

 

Oh je vais me le faire.

Oh je vais le massacrer, bientôt il n'existera plus et point final pour aujourd'hui.

Je le déteste.

 

Chloé fixe le château que Gilles a fabriqué pour elle cet après-midi. Elle s'est laissé approcher finalement, il faut dire qu'elle s'emmerdait ferme, et ce garçon avait l'air si gentil. Il s'est appliqué, il lui a expliqué comment bien tasser le sable au fond, aplanir sur le dessus, préparer un terrain plat et doux, et retourner le seau d'un coup sec. C'était bien. Il s'y connaissait vraiment.

 

Mais là Gilles est rentré chez lui, et avant de partir à son tour, Chloé va sauter sur le château. A moins qu'elle le détruise par pincements, tiens. Comment il s'en sort, si elle lui enfonce le doigt dans le flanc, comme dans un chamallow?

Ah il a mal! Mais il ne peut pas bouger, il est coincé. C'est excitant.

Chloé enlève les coquillages qu'ils avaient disposés sur le dessus, les écrase avec son talon sur le sable mouillé, pourtant ils ne se cassent pas. Les cheveux dans les yeux, Chloé appuie plus fort, le regard de Gilles la traverse, encore plus fort, allez, putains de cailloux, d'animaux, vous êtes quoi d'ailleurs au juste?

Son talon est rouge, les coquillages ont disparu. Mais le craquement attendu ne s'est pas produit, celui qui signifie j'ai gagné, j'ai accompli exactement ce que je voulais, exactement comme je l'imaginais.

 

Il reste toujours le château. Chloé se retourne vers lui un sanglot dans la gorge, se concentre comme une plongeuse, ferme les yeux, la voix dans la maison crie « Chloé! A table! », le regard de Gilles la surprend à nouveau, et elle saute.

Ses pieds sont humides dans la ruine minuscule.


 


Par mad - Publié dans : Gilles
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  • : Dans la vie rêvée des fleurs, Isabelle A. a un rencard avec Al P. Sur la route, elle croise Sofia C. qui boit une bière avec Bob D., qui termine un livre de Lewis C., et en écoutant Ben H., elle se dit...
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